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Archives sur le CEP et les essais nucléaires en Polynésie Françaises

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L'espion du CEA - L'Express - 16 octobre 1997

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Francis Temperville, ingénieur au Commissariat à l'énergie atomique, a fourni à l'ex-Union soviétique, entre 1988 et 1992, des dizaines de documents classés «secret défense». Son procès s'ouvre le 23 octobre devant la Cour d'assises spéciale de Paris.

Trahison. Le mot a une connotation terrible, attachée à une autre époque: celle de la guerre froide. Et, pourtant, c'est le crime reproché à un ancien ingénieur du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), Francis Temperville, qui va être jugé - du 23 au 30 octobre - par la Cour d'assises spéciale de Paris, composée uniquement de magistrats professionnels et présidée par Alain Verleene.

Temperville est accusé d'avoir fourni, entre 1988 et 1992, plus de 6 000 documents ultraconfidentiels à l'ex-Union soviétique. Cette affaire - dont Gorbatchev lui-même fut informé - aurait permis à Temperville, selon la DST, de gagner 2 millions de francs. Ce qu'il a toujours nié, jurant avoir reçu, cependant, 160 000 francs...

Incarcéré à la Santé depuis le 15 septembre 1992, Francis Temperville, qui a collectionné les diplômes en prison (comptabilité, fiscalité, espagnol, anglais) tout en se livrant à d'innombrables activités - il a rédigé un recueil de prières pour une soeur de la Santé - encourt une peine de quinze ans de détention.

Un personnage déroutant que Temperville. A la fois ex-baba cool, boulimique dans sa soif de savoir, brouillon et sans idées politiques affichées. Agé aujourd'hui de 40 ans, ayant perdu son père à l'âge de 9 ans, il a été élevé dans un petit village du Nord par sa mère, libraire, qu'il adore.

Après avoir obtenu successivement une maîtrise de physique et un DEA de physique nucléaire à Orsay, il entre, en 1985, à l'Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN). Il en sort ingénieur en génie atomique, tout en soutenant avec succès une thèse de doctorat en physique nucléaire portant sur les produits de fusion. Il obtient les félicitations du jury.

En 1986, Temperville, qui enseigne au Conservatoire des arts et métiers, dans des locaux situés au sein de l'INSTN, dans l'enceinte du CEA, à Saclay, souhaite arrondir ses fins de mois. Alors, il passe des petites annonces pour donner des cours de mathématiques et de physique.

Un jour de 1987, un certain Serge se présente. Temperville pense qu'il s'agit d'un ressortissant britannique. Il lui donne donc des cours, à raison de deux à trois heures par semaine. Serge paie chaque fois entre 300 et 400 francs, toujours en espèces. Soucieux d'aider cet étudiant très studieux, Temperville lui remet, comme il le lui demande, des cours sur la physique nucléaire des réacteurs ou des articles scientifiques. Rien de bien méchant...

Les deux hommes se lient d'amitié. Serge invite son professeur à dîner dans des auberges. Petit à petit, il se montre de plus en plus curieux, réclamant d'autres documents scientifiques provenant de l'INSTN. En échange, il verse à Temperville ici 2 000 francs, là 4 000... Toujours en liquide. Naïf ou complaisant, notre ingénieur ne se méfie de rien. Certes, il a bien remarqué que Serge ne lui avait jamais indiqué son nom de famille, pas plus que son adresse... Mais Francis Temperville ignore - du moins l'a-t-il toujours affirmé - que derrière Serge se cache Sergueï Jmyrev, officier du KGB. Et deuxième secrétaire à l'ambassade de l'Union soviétique à Paris.

Le 1er octobre 1989, Temperville intègre la Direction des applications militaires du CEA, installée à Limeil-Brévannes, dans le Val-de-Marne. Un lieu entouré de grillages, de barbelés, et donc particulièrement protégé: c'est là que se préparent les tirs d'engins nucléaires dans le Pacifique Sud. Temperville, après une enquête minutieuse, se voit habilité au «secret défense»... Il est heureux d'entrer au CEA, comme il en rêvait depuis longtemps. Un autre l'est tout autant: Serge, alias Sergueï Jmyrev. Il va pouvoir continuer de plus belle sa manipulation. Temperville devient alors un authentique espion.

Témoin les procédures de remise de documents. Ainsi, Temperville déposait au pied d'un poteau, à Limours (Essonne), généralement le soir, lesdits documents, mélangés à des détritus. Une centaine de mètres plus loin, il signalait son passage en éparpillant des pelures d'orange. Une demi-heure après, Temperville revenait à cet endroit pour constater la présence d'un paquet de cigarettes Dunhill, preuve que les documents avaient bien été enlevés par Serge.

En cas de ratage des rendez-vous, les deux hommes devaient se revoir une semaine plus tard, à la même heure et au même endroit. Bref, du travail de pro. C'est ainsi qu'en 1989 et 1990 Temperville remettra notamment à son officier traitant tous les documents «secret défense» relatifs aux tirs nucléaires de Mururoa. Parmi ceux-ci, des synthèses ultrasecrètes sur les tirs projetés en 1991, sur ceux ayant eu lieu en 1989 et 1990, et sur ceux qui se sont déroulés de 1970 à 1978!

Début 1990: première alerte. Le comportement de Temperville commence à intriguer. On le voit, au CEA, sortir et entrer avec des sacs de sport et des sacs en plastique. On le surprend en train de photocopier des documents en pagaille. Ses supérieurs hiérarchiques le mettent en garde. Temperville se justifie: c'est pour ses cours.
Jusqu'à ce que, en juillet 1990, les autorités du CEA constatent de nombreux vols à l'INSTN. Des surveillances sont effectuées. L'auteur est vite identifié: c'est Temperville. Les vols en question? Des broutilles, puisqu'il s'agit de fournitures de bureau que l'ingénieur envoie à sa mère dans le Nord pour approvisionner sa librairie... Il n'empêche, la sanction tombe. Le 14 septembre, Temperville est contraint à la démission. Pour le reste, rien. Le CEA ne sait toujours pas que des documents «classifiés» ont pris la poudre d'escampette.

Septembre 1991: c'est la dernière rencontre avec Serge. Lequel lui présente son «successeur», René, qui s'appelle en réalité Valentin Makarov. Ce dernier, troisième secrétaire à la représentation de l'ex-URSS à l'Unesco, est évidemment un officier de l'ex-KGB. Temperville pense qu'il est suédois! Les deux hommes se rencontreront à trois reprises: en décembre 1991, en février et en juin 1992.

Temperville continue de communiquer des documents classifiés, qu'il détient chez lui, à son nouvel officier traitant. Encore qu'il ait tenté, confiera-t-il plus tard, de se sortir de cet engrenage. Chaque fois, pourtant, Temperville reçoit 1 000 francs.

Le 13 septembre 1992, ce petit jeu s'arrête brutalement: un transfuge de l'Est, Otchenko, réfugié à Londres, l'a balancé en août. Temperville est arrêté par la DST. Deux jours plus tard, le juge Roger Le Loire le place en détention.

Alors, pourquoi Temperville a-t-il trahi? Par idéologie? Ses avocats, Mes Jean-Didier Belot et Paul Lombard, réfutent cette thèse: «Notre client n'avait aucune idée politique arrêtée et n'était pas antimilitariste.» Pour de l'argent? Peut-être. «Mais, disent encore ses avocats, c'était uniquement pour pouvoir fonder son école privée scientifique, qui lui tenait tant à coeur.» Et de récuser l'importance de la somme de 2 millions de francs, dont aucune trace n'existe dans le dossier.

Ultime question: comment le CEA, si vigilant en matière de sécurité, a- t-il pu laisser sortir, en n'y voyant que du feu, des dizaines de documents classifiés? Là, la réponse des conseils de Temperville tombe, brutale: «Le CEA était une passoire.» Un avis que cet organisme, partie civile dans l'affaire, ne partage évidemment pas.

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