A la veille du sommet sur la sécurité nucléaire organisé par Barack Obama à Washington, voici l'article que je publie dans le Nouvel Obs de cette semaine, à propos de la position de la France sur le désarmement atomique.
Sarkozy: touche pas à ma bombe!
C'est une scène sans précédent dans l'histoire des relations entre la France et les Etats-Unis, pourtant passée presque inaperçue.
Le 24 septembre, au siège des Nations unies, à New York, Barack Obama a convoqué une réunion exceptionnelle des chefs d'Etat de la planète pour parler de son sujet favori, de son rêve : un monde débarrassé des armes atomiques.
La parole est à Nicolas Sarkozy. Le président français est furieux. Il voulait faire un coup : présenter au monde les preuves des mensonges de l'Iran sur son programme nucléaire. Mais, quelques heures avant le discours, la Maison-Blanche lui a demandé de s'abstenir. Parlez plutôt, lui ont dit les Américains, de l'objectif historique de Barack Obama, qui est le désarmement atomique global - sujet qui exaspère la France.
L'équipe de Nicolas Sarkozy lui suggère de passer outre à la requête américaine et de prononcer tout de même le discours préparé. Le chef de l'Etat, cependant, ne veut pas afficher trop ouvertement les divisions entre Occidentaux sur le dossier iranien. Alors, ce 24 septembre, au siège des Nations unies, il renonce à son premier texte et improvise. Mais puisqu'ils veulent qu'il parle de ce « Global Zero » qui tient tant à coeur au président des Etats-Unis, il dira tout de même le fond de sa pensée. Nicolas Sarkozy est ironique, presque insultant.
Le président des Etats-Unis « a raison de parler du futur, dit-il, mais avant le futur, il y a le présent ». Il ajoute, grinçant : «Nous vivons dans un monde réel, pas dans un monde virtuel. » Bref, le projet d'Obama n'est que de la fumisterie ou presque. Jamais, dans une telle enceinte, un président français ne s'était moqué de la sorte du «grand frère » américain. Et l'affront va laisser des traces, malgré les signes ostensibles de camaraderie affichés récemment à Washington.
Il n'y a pas de sujet de discorde plus profond, plus stratégique entre la France et les Etats-Unis que le désarmement nucléaire.
L'appareil d'Etat français considère que la campagne de Barack Obama pour le Global Zero est au mieux une opération de relations publiques un tantinet hypocrite, au pire une astuce diplomatique visant à imposer un nouveau leadership militaire américain fondé sur une supériorité en armes conventionnelles et non plus nucléaires (1). A Paris, on redoute aussi que cette insistance sur le désarmement des puissances « dotées » ne détourne l'attention des risques de prolifération, voire ne « relativise » la dangerosité du programme nucléaire iranien. Enfin - et peut-être surtout -, on craint que le rêve d'Obama d'un monde sans bombes ne «ringardise » la force de frappe française et, par là , ne menace le statut international de notre pays.
Depuis quelques mois, face à une diplomatie américaine très active sur le sujet, la France a décidé de faire de la résistance, de défendre bec et ongles son bilan, sa doctrine et sa bombinette - et de ne faire aucune concession, même tactique. « Sur le sujet, dit Camille Grand, directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique, la France estime n'avoir de leçons à recevoir de personne, ni des Etats-Unis ni de la Russie, et moins encore de la Chine. » Dans toutes les enceintes, dans les médias, elle passe à l'offensive. Elle martèle qu'elle est le pays nucléaire « officiel » qui est allé le plus loin en matière de désarmement. «Nous sommes l'Etat «doté» le plus vertueux, explique le général Fouilland, le chef de la force aérienne stratégique. Nous avons détruit notre polygone d'essai dans le Pacifique. Nous avons démantelé nos usines de fabrication de matière fissile militaire. Nous avons supprimé la composante terrestre de notre force de frappe. Nous avons réduit d'un tiers le nombre de nos sous-marins nucléaires, et nous sommes en train de réduire d'un tiers notre force aéroportée. Enfin, nous annonçons le chiffre total de nos têtes, y compris celles qui ne sont pas déployées. Qui en a fait autant ? Personne. »
La France répète qu'elle a réduit son arsenal de moitié depuis la fin de la guerre froide, et qu'elle ne dispose plus que de 300 têtes alors que les Etats-Unis et la Russie en ont encore plus de 20 000 ! Elle annonce qu'elle n'ira pas plus loin tant que les autres n'auront pas fait autant d'efforts qu'elle et que les deux grands n'auront pas réduit leurs arsenaux à «quelques centaines» de bombes (dixit Nicolas Sarkozy, le 1er mars), c'est-à -dire aux Calendes grecques. En même temps, la France continue de vanter - mezza voce - les mérites de l'arme atomique. « Oui, le monde est plus sûr avec la dissuasion nucléaire, disent les responsables français aux journalistes. Depuis 1945 et l'invention de l'arme atomique, c'est la paix en Europe. Alors pourquoi se débarrasser de cet outil ?»
Jusqu'à présent et à la surprise de beaucoup, cette contre-offensive a plutôt bien marché. Les explications de Paris - qui a fait visiter les sites nucléaires démantelés aux diplomates étrangers et à la presse - ont permis à la diplomatie française de ne pas être marginalisée. «Depuis quelques mois, nous marquons même des points, dit un officiel français. En fait, la vision d'Obama est de moins en moins convaincante. Les preuves de son inefficacité ne manquent pas. Malgré la main tendue de la Maison-Blanche et la promesse d'un monde sans armes, les Iraniens demeurent sourds et continuent leur programme nucléaire militaire. Et les Russes, effrayés par la croissance de l'arsenal nucléaire chinois, n'ont pas voulu réduire leur arsenal autant que Washington le prévoyait. » Enfin, ajoute ce responsable parisien visiblement satisfait de la chose, la Maison-Blanche vient de prendre une décision peu conforme au discours abolitionniste de Barack Obama : elle va investir 6 milliards dans la modernisation des armes nucléaires américaines.
A Paris, on estime aussi que les campagnes orchestrées contre la dissuasion française ont échoué. «Les militants abolitionnistes considèrent que notre pays est le maillon faible, que c'est en attaquant Paris que l'on a le plus de chances de «délégitimer» l'arme atomique», dit un officiel. C'est pourquoi, ajoute-t-il, le congrès fondateur Global Zero - l'ONG américaine qui soutient l'initiative de Barack Obama - a été organisé à Paris, en décembre 2008. Et la même ONG a monté une autre grande réunion dans la capitale française en février. Mais la presse a boudé l'événement, tout comme l'opinion publique. De même, l'Elysée se réjouit du « flop » de l'initiative de Michel Rocard et Alain Juppé sur le désarmement. Un mois après la sortie de Nicolas Sarkozy à l'ONU, les deux anciens Premiers ministres ont publié dans « le Monde » une tribune sans précédent. « Au nom de leur expérience sur ce sujet », les deux hommes d'Etat ont demandé à Nicolas Sarkozy d'affirmer « résolument son engagement pour le succès du désarmement » et de s'engager à réduire, « le moment venu », l'arsenal français. «Notre initiative a été accueillie par un silence glacial, reconnaît Michel Rocard, qui se bat depuis des années pour le désarmement nucléaire. Nous n'avons reçu aucune réaction. » Depuis, Alain Juppé, qui refuse toute interview sur le sujet, semble regretter son geste...
Mais si elle a gagné une bataille, la diplomatie française n'a pas encore gagné la guerre. Sa posture « droit dans ses bottes » sera mise à rude épreuve dans le contexte diplomatique qui s'annonce. Plusieurs événements importants vont replacer le désarmement nucléaire au centre du débat stratégique mondial. Le 8 avril, à Prague, Barack Obama et Dmitri Medvedev signent en grande pompe le traité « New Start » sur la réduction des arsenaux russe et américain. Trois jours plus tard, une conférence sur la sécurité nucléaire réunira à Washington la plupart des chefs d'Etat de la planète. Enfin, courant mai, se tiendra à New York la grande conférence de révision du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, le fameux TNP.
Du fait de ce contexte exceptionnel, beaucoup redoutent que la rigidité de la France son arrogance, disent certains - ne conduise finalement au résultat que l'Elysée cherche à éviter depuis un an : un isolement de notre pays sur la scène internationale et une « délégitimation » de sa dissuasion. Michel Rocard se dit convaincu que, dans les semaines à venir, la France pourrait très vite redevenir « le pays à haïr», comme elle l'a été du temps du « Rainbow Warrior » ou de la reprise des essais nucléaires en 1995. Il n'est pas le seul. Quand ils parlent sous couvert de l'anonymat, certains responsables français partagent ce point de vue alarmiste. Ils savent que si la France est effectivement exemplaire en matière de désarmement (moins cependant que l'Afrique du Sud, qui a détruit son arsenal... ), elle peut être facilement attaquée lors de la révision du TNP. Sur quoi ? Sur sa doctrine d'emploi de la bombe.
« Les pays qui ont envie de faire déraper la conférence TNP désigneront un «méchant» parmi les cinq Etats dotés, explique un responsable parisien. Ils pourraient très bien choisir la France. » Voici pourquoi. La Russie et les Etats-Unis ne peuvent être visés maintenant : ils viennent de signer un grand accord de désarmement. La Grande-Bretagne, elle, «laisse son arsenal nucléaire partir à vau-l'eau » et joue les bons élèves en proclamant son attachement au Global Zero. La Chine accroît son arsenal mais se met à l'abri des critiques en affirmant qu'elle a renoncé à l'utilisation en premier de l'arme. Or la France, elle, n'y pas renoncé. Et c'est là sa grande faiblesse.
Gestes symboliques
« C'est vrai, nous ne nous interdisons pas d'utiliser l'arme atomique en premier si nos intérêts vitaux sont menacés, explique un responsable français. C'est un point fondamental de notre doctrine de dissuasion. » Pour mieux la préserver, François Heisbourg, qui était membre de la commission sur le Livre blanc de la Défense, propose que la France fasse des gestes symboliques. «Comme les Anglais, nous pourrions déclarer solennellement que l'arme atomique est un mal pour l'instant nécessaire, mais bien un mal. Nous pourrions aussi annoncer que la réduction de notre arsenal est irréversible. »
Mais l'équipe Sarkozy n'entend pas faire de telles ouvertures. Un haut responsable français réaffirme son caractère sacré : « Pour nous, la bombe n'est pas un mal ni un bien. Elle est, c'est tout. La diaboliser serait le premier pas vers la délégitimation du nucléaire que nous cherchons justement à éviter. » Un autre explique : «On ne peut pas annoncer que les réductions de notre arsenal atomique sont irréversibles puisque, si le contexte stratégique s'aggrave, on n'exclut pas de l'augmenter » Réalisme ou aveuglement ?
(1) Lire à ce sujet l'excellent rapport de Jean-Pierre Chevènement : «Désarmement, non-prolifération nucléaires et sécurité de la France » (Sénat).





