ARMÉE – Bilan de la mission de l’État sur l’atoll du “Grand secret”
Avec un Maeva i Moruroa inscrit sur une plaque en bois accrochée à un petit fare jouxtant le tarmac de la piste d’aviation, “Muru” semble être redevenu une île où il fait bon vivre. Mais cocotiers et sable blanc ne sont que la partie visible de cet iceberg, qui recèle dans ses profondeurs ce dont toute l’humanité a horreur : de la radioactivité.

En 3 points
- Plusieurs personnalités de l’État et du Territoire, ainsi que deux représentants d’associations, se sont rendus dimanche sur l’atoll du “Grand secret”.
- Marcel Jurien de la Gravière, délégué à la sûreté nucléaire de la Défense, leur a fait visiter plusieurs sites dédiés à la surveillance de Moruroa.
- Le plus inquiétant concerne la possibilité d’effondrement de certaines parties de la couronne calcaire de l’atoll fragilisée par les tirs.
Celle-ci a été accumulée pendant les années où ont été réalisés les essais souterrains, et cela par deux vagues successives. La dernière en date a suivi les essais aériens : il s’agissait de tirs puissants réalisés dans le basalte, à environ 1 200mètres de profondeur dans l’ancien volcan totalement éteint depuis des millions d’années. Peu de dangers, donc de ce côtélà, sauf en cas de tremblement de terre, mais la Polynésie est située très loin des zones où se chevauchent les plaques tectoniques.
Faille d’environ 30 à 40 cm de large
Par contre, d’autres essais, certes de faibles puissance, ont été réalisés de manière souterraine avant les essais aériens : dénommés “essais à cheminée atteignant le toit du volcanisme” (CATV), ils se sont déroulés à une profondeur relativement faible (voir encadrés). Ces tirs réalisés entre le haut du basalte et le bas de la couche calcaire formant l’atoll, posent aujourd’hui problème, même si l’éventuelle dispersion de radioactivité serait relativement faible. “Suite aux essais que nous avons effectués en faisant des puits dans le corail pour rejoindre le basalte, il y a unmoment où l’on a considéré que, et l’affaissement de l’atoll, et l’agrandissement des failles n’étaient plus acceptables. Donc nous sommes passés en tirs en lagon”, explique Marcel Jurien de la Gravière, délégué à la sûreté nucléaire de la Défense. “Il y a des failles de 30 à 40 cm de large, on les a augmentées avec les essais,mais elles sont parfaitement suivies et il existe une station où l’on mesure les mouvements du calcaire pour être sûr de bien protéger les personnes qui vivent ici, et en particulier Tureia si jamais quelque chose se passait”, poursuit celui qui a guidé la délégation présente sur l’atoll ce dimanche.

Ce dernier précise que ce phénomène de faille à “Muru” n’est pas unique en Polynésie. “À Rangiroa, il existe une autre faille naturelle très intéressante, où nous avons installé un équipement de sismicité que l’on suit. Il nous sert de référence par rapport à Moruroa.” Sauf qu’à “Rangi”, il n’y a pas eu d’essai CATV ! En effet, le risque consiste à voir s’effondrer dans les profondeurs de l’océan un morceau de la loupe, partie de la couronne calcaire formée au fil des millénaires par le corail. Et cela s’est déjà produit à Muru en fin des années 1970.
Multiples systèmes de surveillance
“Après le tir Tité en 1979, il y a eu un détachement de la loupe d’un certain volume qui a entraîné une vague. Nous ne le savions pas, c’était une première, cette vague a déferlé sur Moruroa et il passait sur la route à ce moment-là un des ingénieurs. Sa voiture a été balayée par la vague et il a eu demultiples fractures. Il n’y a pas eu depuis d’autres détachement de loupe”, précise Marcel Jurien de la Gravière. La Défense a installé de multiples systèmes de surveillance, tant par extensomètre, consistant en des fils d’acier inox tendus après percement dans le corail, que grâce à des inclinomètres, vague mètres, sismomètre et GPS. Tous ces dispositifs étant reliés à un centre de surveillance situé en métropole. En effet, l’enjeu est double, puisqu’il s’agit non seulement de prévenir les troupes situées à Hao de l’imminence de l’arrivée d’une vague, mais aussi de l’atoll voisin de Tureia qui pourrait lui aussi être concerné. Quant à la libération éventuelle de radioactivité dans l’océan : par chance les essais CAVT ont été de faible puissance !
Marcel Jurien de la Gravière Délégué à la sûreté nucléaire de la Défense
“Fils obliques pour surveillance”
“La loupe de corail naturellement fiable a été secouée à Moruroa lors des tirs, rendant l’atoll plus fragile que d’autres. L’armée y assure ainsi une surveillance constante par divers moyens, notamment des extensomètres à fil sur la partie nord de l’île. Il a fallu instrumenter cette zone lorsque l’on a arrêté les tirs au moyen de ce que l’on appelle des fils obliques. On a percé en oblique pour aller le plus loin que l’on pouvait, et l’on ancrait un fil très fin et résistant qui remonte en surface dans ce type de bâtiment, il y en a plusieurs, avec un contrepoids pour que le fil reste tendu, et une instrumentation qui permet de savoir si la masse de corail bouge. Cela allonge alors le fil et cela nous permet de suivre un éventuel déplacement. Ce qui peut se passer, c’est que l’ensemble du massif bouge, mais ce serait un déplacement très lent : aujourd’hui, c’est de l’ordre du millimètre par an. Si cela s’accélérait, on aurait alors largement le temps d’évacuer la zone ici à Moruroa en venant chercher les personnels, et surtout de prévenir les gens de Tureia. On estime que la vague à Tureia serait d’à peu près 1,5 m, et il y aurait donc les moyens de se protéger”.
Glissement hypothétique de roches

L’AIEA a pris en compte un scénario qui pourrait se produire dans un avenir plus ou moins proche dans la partie nord de l’atoll, où des failles sont déjà apparues et où une surveillance continuelle est assurée. Il s’agit du glissement hypothétique de roches carbonatées.
L’AIEA : une dispersion du nucléaire en cas d’effondrement
L’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique, un organisme créé par l’ONU et donc indépendant du gouvernement français, a étudié dans son rapport de 1998, la possibilité d’effondrement d’une partie de l’atoll de Moruroa, dont la partie coralienne a été fragilisée par les tirs, au point de faire apparaître des failles : “Les essais nucléaires souterrains ont provoqué des ruptures des pentes sous-marines sur les flancs des parties sud et nord de la couronne de Moruroa. Les ruptures survenues dans la partie nord sont quelque peu préoccupantes, car le lentmouvement de fluage (ndlr = déformation lente) continue. Ces mouvements comportent un risque de glissement de roches carbonatées. Selon l’endroit du flanc où se produirait un glissement, une certaine quantité de matières radioactives pourrait être relâchée dans l’océan. Mais le relâchement serait limité à la quantité présente dans les roches carbonatées près de la zone où s’est produite la rupture par cisaillement.” (page 51).

L’AIEA souligne que c’est dans la zone nord de Moruroa que ce risque d’effondrement est le plus fort, là où ont été effectués les tirs de sécurité de faible puissance, mais à une plus faible profondeur. Et l’agence a étudié cette hypothèse, avec le calcul de la dispersion des matières nucléaires qui s’échapperaient dans l’immensité de l’océan. Pour conclure (page 56) : “À l’exception d’un évènement disruptif extrême (ndlr = de rupture ) hypothétique, les concentrations de radionucléides prévues à long terme tombent aux niveaux ambiants dans l’océan au-delà d’une centaine de kilomètres des atolls de Moruroa et Fangataufa. Ainsi, à Tureia, les concentrations prévues seront voisines des niveaux ambiants et sans importance du point de vue radiologique.”
Reste, bien sûr, le problème du raz-de-marée, qui pourrait être provoqué par l’effondrement d’une partie de cet atoll deMoruroa, d’un périmètre de 63 km.





