Lorsque, en janvier 1996, le Président Jacques Chirac annonça solennellement la fin des essais nucléaires français, la question, ô combien délicate, des conséquences de ces essais sur la santé des populations civiles et militaires impliquées directement dans leur réalisation avait déjà été souvent évoquée.
Rappelons-le, durant 30 ans, sur les atolls de Mururoa et de Fangataufa, la France a réalisé plus de 230 expérimentations nucléaires. Entre 1966 et 1975, ce furent essentiellement 42 tirs aériens effectués sur barge ou sous ballon porteur ; puis, de 1975 à 1996, tous les tirs furent souterrains et "de sûreté". Ces essais ont permis la mise au point d'une force de dissuasion de très haut niveau assurant à la France une totale indépendance militaire et une place de choix au sein des grandes puissances mondiales.
Ayant personnellement de, 1967 à 1996, participé à la réalisation d'un nombre important de ces différents essais, je souhaite aujourd'hui à la lumière de ce que j'ai pu observer, faire part objectivement de mes réflexions sur leurs conséquences.
A cet effet, il me paraît nécessaire d'examiner deux cas bien distincts :
-d'abord le cas des civils et militaires qui ont résidé aux Gambier et à Tureia durant les essais aériens ;
-ensuite le cas des civils et militaires qui ont travaillé à Mururoa et Fangataufa entre 1966 et 1996
Nous le savons tous; les îles Gambier situées à environ 300 km à l'est de Mururoa furent directement touchées deux fois par les retombées nucléaires issues de deux tirs sur barge réalisés au tout début des essais aériens. Dans une moindre mesure, l'atoll de Tureia, situé à 70 km au nord de Mururoa, fut également touché.
A l'époque, les îles Gambier comptaient environ 1.600 habitants et Tureia 200. Au moment des tirs aériens, les populations de ces îles furent regroupées dans des abris, spécialement conçus pour les protéger contre des retombées nucléaires immédiates.
Si les retombées nucléaires induites par les tirs aériens n'eurent aucun effet immédiat sur la santé des populations concernées, il est aujourd'hui indéniable que plusieurs années plus tard, de nombreux habitants ont développé des cancers. J'en donnerai pour preuve le fait que si vous questionnez un Mangarévien, il vous répondra aussitôt que plusieurs membres de sa famille, présents aux Gambier à l'époque des tirs aériens, ont été atteints de cancers.
Cette dernière constatation nous amène aussitôt à nous poser deux questions:
-ces cancers se seraient-ils développés s'il n'y avait pas eu d'essais nucléaires à Mururoa ?
Faut-il indemniser les malades concernés ?
En réponse, comme nous ne savons pas prouver que ces cancers se seraient développés si les retombées nucléaires n'avaient pas eu lieu, il est tout à fait normal d'admettre l'hypothèse d'une corrélation entre ces retombées nucléaires et les cancers dont souffre toute une population; et la conséquence est claire : c'est aujourd'hui un devoir absolu pour la France de prendre en considération, et sans hésiter, les demandes d'aide médicale et d'indemnisation exprimées par ceux qui, ayant résidé aux îles Gambier et à Tureia durant les essais atomiques aériens, sont atteint de cancers. Ces indemnisations doivent, c'est évident, leur assurer une fin de vie décente ainsi qu'une aide familiale suffisante si le mal dont ils souffrent ne leur permet plus de travailler. Je pense aussi qu'il est indispensable d'examiner avec bienveillance le cas des personnes décédées pour qu'une pension de réversion soit accordée à leurs familles.
Nous le savions tous, Mururoa et Fangataufa furent contaminés par les essais nucléaires.
Ainsi, lors des tirs aériens, de vastes secteurs situés dans la partie nord de Mururoa furent touchés par ce que les spécialistes appelaient des « retombées proches ».
Toujours dans la zone nord de cet atoll, il y eut dans les années 1970 plusieurs tirs de criticité ou de sécurité qui eurent pour effet de déposer sur le sol des quantités importantes de produits radioactifs. Tous les secteurs ainsi touchés furent soigneusement balisés et interdits de circulation, et de vastes travaux de décontamination furent engagés.
Malheureusement, suite aux grandes tempêtes qui ont balayé Mururoa, notamment en 1982 et 1983, des particules radioactives se sont dispersées un peu partout dans le lagon et sur les plages; et jusque dans les années 90, il n'était pas rare de détecter des « points chauds » à proximité des zones d'habitation et sur les plages.
Durant 30 ans, de 1966 à 1996, des milliers de personnes sont venues travailler à Mururoa et à Fangataufa : agents du CEA, militaires des trois Armes, Polynésiens, entreprises... Sur le plan de la surveillance radiologique et sur place, tous ces personnels furent correctement suivis: port de films dosimétriques, analyses médicales, spectrométrie, etc. Ces contrôles avaient pour but de détecter une éventuelle contamination ou irradiation.
Cela aurait dû suffire. Hélas, le constat que l'on peut faire aujourd'hui est très inquiétant. Pour écrire ces lignes, je m'appuie simplement sur ce que j'observe auprès de mes collègues du CEA qui ont travaillé avec moi à Mururoa: le nombre de cancers est très important.
Désormais, il ne se passe pas un mois sans que j'apprenne le décès « suite à un cancer» de l'un de mes anciens camarades.
Mais alors, demanderez-vous, quelle est la cause de ces cancers ? La réponse à cette question est la même que pour les îles Gambier: nous ne savons pas prouver que ces cancers se seraient développés de la même manière si les essais nucléaires n'avaient pas eu lieu; il est donc tout à fait normal de ne pas rejeter l'hypothèse d'une corrélation entre la contamination directe ou diffuse présente sur les sites de tirs, et la prolifération des cancers dont souffrent ceux qui ont travaillé sur ces chantiers.
Comme pour les îles Gambier, la conséquence immédiate de cette analyse est claire: c'est
aujourd'hui un devoir absolu pour la France de prendre en considération et sans hésiter les demandes d'aide médicale et d'indemnités exprimées par tous ceux qui ayant travaillé à Mururoa souffrent d'un cancer, ainsi que les demandes d'aide financière venant des familles de ceux qui sont décédés suite à cette terrible maladie.
- Arrêtons de nous voiler la face!
- Arrêtons de nous cacher hypocritement derrière un soi-disant Secret Défense qui n'est qu'un secret de Polichinelle!
Au contraire, et sans hésiter, faisons preuve de notre reconnaissance vis-à-vis de toutes ces victimes à qui la France avait confié une mission délicate. Cette mission a été accomplie jusqu'au bout; et dans des conditions souvent difficiles, elle a été parfaitement réussie.
Bien entendu, afin d'éviter des abus, je pense que ne devraient prétendre à cette reconnaissance que ceux qui ont travaillé un minimum de temps (trois mois ?) sur les sites de tirs. Mais. pour cette dernière question, le débat reste entièrement ouvert.
En ce qui me concerne, je suis persuadé que nos responsables finiront enfin par admettre la vérité et comprendre qu'il est grand temps de réagir honorablement.
Je reste, bien entendu, à la disposition de tous ceux qui souhaitent discuter avec moi.
Ghislain HOUZEL
Ingénieur retraité du CEA
(Direction des Essais)





