Avec quelles retombées ? Entretien avec Bruno Barrillot
Historia - Entre 1960 et 1996, la France a procédé à 210 expériences nucléaires dans le Sahara et dans les atolls du Pacifique de Mururoa et Fangataufa. Combien de personnes ont-elles été employées sur ces sites et combien ont été victimes de ces essais ?
Bruno Barrillot - L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, dans un rapport publié début 2002, avance le chiffre de 82 000 personnes - civils et militaires - employées sur les sites entre 1960 et 1996. Quelques mois après, dans une interview télévisée, Mme Flury-Hérard, médecin conseil du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), a parlé de 150 000 personnes. C’est ce chiffre qui est aujourd’hui retenu par le ministère de la Défense.
L’évaluation du nombre des victimes est très difficile à établir. Car en plus du personnel sur les sites, il faut prendre en compte les populations. Dans les 700 kilomètres autour de Mururoa, il y a 19 îles ou atolls, soit de 5 000 à 7 000 personnes. Et on sait qu’il y a eu des retombées à Tahiti, à 1 400 kilomètres de Mururoa. Deux associations, créées en 2001, ont commencé à « enquêter ». La première, Moruroa e tatou (« Mururoa et nous »), en Polynésie, regroupe 3 000 anciens travailleurs polynésiens. La seconde, l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), regroupe en métropole les personnels embauchés sur les sites ou les membres de leur famille pour ceux qui sont décédés.
L’Aven est plus avancée dans ses recherches. Un questionnaire de santé de onze pages, établi de manière scientifique, a été adressé aux 2 500 membres regroupés au sein de l’Aven. Cette enquête concerne trois générations : le vétéran, ses enfants et ses petits-enfants. Les résultats ont été analysés par un médecin, ancien directeur de recherches à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale).
On peut dégager des constantes sur les 900 questionnaires qui nous ont été retournés. En ce qui concerne les pathologies de type cancéreux, on relève 30,6 % de cas signalés chez les hommes de moins de 65 ans. Pour une même tranche d’âge, l’Inserm en relève 17 % au niveau national. Parmi les cas répertoriés par l’Aven, 290 vétérans sont décédés avant 60 ans : 10 % d’entre eux sont morts dans les cinq ans qui ont suivi les essais.
Historia - Quelles sont les principales pathologies qui touchent les vétérans des essais nucléaires ?
Bruno Barrillot - Principalement des cancers de la moelle osseuse, des leucémies et des lymphomes. On relève aussi des pathologies cardio-vasculaires et dermatologiques. Chez les enfants et les petits-enfants, il y a de nombreuses allergies. Mais le problème le plus préoccupant demeure celui des décès néonataux.
Historia - Les personnes soumises aux radiations ont-elles été suivies médicalement ?
Bruno Barrillot - Les personnels qui avaient dépassé la dose admise de radiations étaient retirés des zones à risque et employés à d’autres activités sans autre suivi. La majorité des militaires n’a connu que les visites ordinaires à l’entrée et à l’issue de leur service. Pour les civils du CEA, la médecine du travail faisait des visites régulières conduites par un médecin militaire, tenu au secret.
Historia - Les dossiers médicaux sont-ils accessibles ?
Bruno Barrillot - Depuis mars 2002, la loi Kouchner autorise tout malade ou ses ayants droit à avoir copie du dossier médical. Le ministère de la Défense n’échappe pas à cette loi. Il y a trois types de dossiers : les pièces médicales ordinaires (visites d’incorporation et de fin de service) ; les archives hospitalières militaires pour ceux qui ont été hospitalisés pendant leur service ; les archives de dosimétrie (mesures des rayonnements) conservées au Service de protection radiologique des armées. Normalement, ces archives doivent être communiquées. Dans les faits, les informations transmises par le Service de protection radiologique sont souvent lacunaires. Etrangement, quand un vétéran demande à voir ces relevés, il doit parfois se contenter des mentions « dosimètre illisible » ou « dosimètre manquant ».
Historia - Vous écrivez dans Les Irradiés de la République qu’avec 46 tirs aériens, la Polynésie et les archipels voisins ont subi l’équivalent de 675 Hiroshima ! Comment expliquez-vous que la communauté internationale ait laissé faire alors qu’en 1963 les Etats-Unis, l’Union soviétique et le Royaume-Uni venaient de signer le traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques ?
Bruno Barrillot - Ces trois puissances ont décidé en 1963 de ne plus procéder à des essais atmosphériques parce qu’ils disposaient d’assez d’informations pour fabriquer des bombes. Les Français ont considéré que ce traité était destiné à les empêcher de maîtriser l’arme nucléaire. Ils s’en sont affranchis, tout comme la Chine, qui a procédé à des essais atmosphériques jusqu’en octobre 1980.
Historia - Le personnel engagé avait-il connaissance - ou seulement conscience - des dangers auxquels il s’exposait ?
Bruno Barrillot -La moyenne d’âge ne dépassait pas 22 ans. La plupart de ces appelés étaient heureux d’aller servir à l’autre bout du monde. Beaucoup ne savaient même pas ce qu’ils allaient y faire. Et quand on leur disait qu’ils n’encouraient aucun risque, ils le croyaient. L’aspect financier a aussi relégué les dangers au second plan. Les personnels du CEA étaient payés le double de ce qu’ils percevaient en métropole. Idem pour les Polynésiens, qui ont trouvé là une occasion de gagner leur vie. Pour nombre d’entre eux, la culpabilité est aujourd’hui lourde à porter.
Historia - Quelles étaient les mesures de protection ?
Bruno Barrillot - Les ingénieurs du CEA disposaient de masques et de combinaisons. En revanche, les gendarmes polynésiens présents sur les sites ne portaient qu’un short, une chemisette et un képi. Les autorités ont fait preuve d’une absence de précaution, en toute connaissance des risques. Car en 1960, indépendamment de Hiroshima et de Nagasaki, les scientifiques ne pouvaient ignorer les conséquences sanitaires.
Historia - Peut-on en conclure que ces personnels militaires ont été utilisés comme des cobayes ?
Bruno Barrillot - Des témoignages concordent pour dire que des soldats ont été envoyés dans des zones contaminées pour voir ce que cela allait donner. Je pense par exemple à une manoeuvre au Sahara où, tout de suite après une explosion, des pilotes de blindés ont reçu l’ordre de se diriger vers le point Zéro. Il s’agissait d’observer comment des militaires avec leur matériel pouvaient réagir dans un contexte de bombardement nucléaire. L’incurie du Service de protection radiologique des armées et du CEA s’explique par le fait que tous savaient que les effets de la radioactivité se feraient sentir à moyen et à long terme et qu’en conséquence les personnels sur les sites ne seraient plus sous leur responsabilité au moment des premiers symptômes.
Historia - Quels sont les objectifs poursuivis par les associations Aven et Moruroa e tatou ?
Bruno Barrillot - Les essais nucléaires font partie des pages oubliées de l’Histoire. Il s’agit donc de faire admettre l’idée qu’il y a eu des expérimentations qui ont hissé la France au rang de puissance nucléaire au détriment d’un certain nombre de personnes. Les conséquences sur la santé doivent prioritairement être reconnues. Il faut obtenir une législation spécifique pour le suivi sanitaire du personnel des essais nucléaires. Actuellement, une centaine de dossiers ont été déposés auprès de l’avocat des deux associations. Pour l’instant, trois procédures sont allées jusqu’au Conseil d’Etat et toutes ont été gagnées.
Historia - Comment expliquez-vous ce réveil des témoins, plus de quarante ans après les premières expérimentations ?
Bruno Barrillot - Les veuves des vétérans ont été victimes de pressions qui les ont incitées à garder le silence. Certaines ont perçu des pensions après la disparition de leur mari, d’autres ont été tenues au secret militaire. Puis, les plaintes déposées par les soldats de la guerre du Golfe en 2000-2001 ont influencé les vétérans des essais nucléaires qui, du coup, ont commencé à témoigner. Les pathologies ont parfois mis du temps à se déclarer. Mais il semble possible de prouver quarante ans après, comme y travaillent des chercheurs néo-zélandais, que l’ADN a pu être désorganisé par une irradiation.
Historia - Aujourd’hui, l’Etat français est-il prêt à assumer ses responsabilités pour que vérité et justice soient faites sur ces trente-six ans d’expérimentations ?
Bruno Barrillot -Je pense que l’Etat sera obligé de prendre ses responsabilités mais on en est encore très loin. C’est un peu triste de voir que la tendance actuelle est à la temporisation. Les autorités donnent l’impression d’attendre que tout le monde soit mort pour agir.
Bruno Barrillo
Depuis une vingtaine d’années, Bruno Barrillot travaille sur les conséquences des essais nucléaires. Cofondateur du Centre de documentation et de recherche sur la paix et les conflits, créé en 1984, il a écrit plusieurs livres sur les expériences françaises au Sahara et en Polynésie, parmi lesquels Les Irradiés de la République. Les victimes des essais nucléaires français prennent la parole (Complexe, 2003) et L’Héritage de la bombe, 1960-2002 (CDRPC, 2002).


